Traduit Übersetzt

De la neige ou Descartes en Allemagne

Poème en 42 chants de Durs Grünbein.

Traduction du premier chant.

1. Les neiges d’aujourd’hui

 

Monsieur, réveillez-vous. Toute la nuit, la neige

est tombée. Aussi loin que porte le regard

sur une surface blanche, le pays s’habille

de cônes blancs. Ce sont des arbres. Par sa main

d’hiver, le grand arrangeur leur donne noblesse.

On dit que vous l’appréciez bien, son sens du jeu,

il coiffe les tours de bonnets, couvre les toits

de duvets froids. Tissée en flocons, sa flanelle

cristalline rembourre sans un pli les champs,

à enneiger le monde en terre de féerie –

bouquin aux pages blanches que lui seul remplit.

 

Regardez l’aube, sa géométrie pure,

sans traces. Fraîche est la terre, comme au huitième

jour, sobre et calculable. Non pas les ravages

que déluge, agriculture et guerre entre états

ont rendu réels, mais le possible se montre.

Apaisée, toute chose pensable convie

à l’étude. Le charme est rompu par la neige.

Le temps, le sentez-vous – sans emprise. S’échappe

dans la butte une équation. Le site fait trêve,

pur espace, il se met sur le dos comme en rêve.

 

Réveillez-vous, Monsieur. Même si l’édredon

représente – en petit – la merveille dehors.

A portée de main, saisissable. Projection

à l’échelle un pour mille, si l’on considère

la zone où l’hiver vous mit en cocon. Chenille,

sors de ton enveloppe! Va, largue ta couette,

même si son drapé rappelle monts et vaux –

Par dessus le genou, une butte lointaine…

Ce qui, tôt, brouille et, tard, exclut la vue, n’est pas

un astre mais la housse pour un cerveau las.

 

Il a neigé. Regardez cette splendeur blanche.

Mettez votre corps en position. Retenez

votre souffle un temps. Ajustez précisément

cet outil fait pour situer, plus qu’un sextant –

l’organe avec ses cristallins. Saississez-vous?

L’engin pour l’orientation dans l’espace n’est

qu’un corps soumis à la géométrie d’Euclide.

Fait en protéine, et tel un objet en verre –

incassable, et pourtant, par la gravitation,

il obéit, vulnérable, à la réfraction.

 

Ne riez pas, Monsieur. Comme tout bon docteur,

Vous connaissez ces prodiges ronds. Vous avez

sûrement disséqué ces globes, leurs cordons

nerveux se ramifiant dans la protéine

comme les racines d’arbre sous la poudreuse.

De la pupille, de l’iris, vous savez plus

que l’anatomiste, cher métaphysicien.

Pas un oculiste –  un philosophe s’engage

sur ce terrain fragile: Que signifie voir?

Que sais-je? La neige, aide pour le concevoir?

 

La neige abstrait. Supposez, pour l’entendement,

elle a fait le lit, et assoupi les chemins

que la pensée souvent empruntait pour s’y perdre.

Le paysage ressemble à l’ardoise, essuyée,

tourné de quatre-vingt dix degrés. La lumière

d’hiver en fait la chambre lucide. A travers

l’oculaire, un rayon joint l’horizon, revient.

Pas d’obstacle ni zigzag. Que des perspectives.

Maître, allez! Pour le Discours, le gel accommode

la table à dessin. Au travail! Pour la méthode.

 

Levez-vous donc! Le soleil ne vous attend pas.

Sortez des draps froissés avant que la splendeur

ne fonde et la boue à nouveau brouille la vue.

La neige fraîche équivaut aux grands diamants,

la guerre et l’échange de provinces se font

pour eux. La neige, une bijoutière, modèle

où elle tombe, arrondit et traduit en courbes

ce que la physique cerne en une formule.

Vite, Monsieur, songez à tout ce qui s’enfuit.

Pour vous, il a neigé, pour vous, toute la nuit.

 

Durs Grünbein Vom Schnee oder Descartes in Deutschland Suhrkamp 2003

1e chant, pages 13 à 15

 

 

 

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