L’ami

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Toujours, bien avant que je ne me souvienne de pouvoir me souvenir et que je ne sache son nom, il me caressait les joues, dans mes cheveux passait ses doigts.

Dans ma forêt débordante de feuilles, de bêtes noires, d’ombres aveuglantes, il ne me restait pas un centimètre. J’étais en fuite permanente d’elles. J’étouffais. Mais lui chuchotait dans mes oreilles. Les feuilles mortes se mettaient à danser, former une guirlande. Bruire la confiance que je n’avais jamais. Cette force qui donne des ailes et fait rêver le pire et le meilleur.

Qu’il fasse tournoyer une feuille de l’érable ou grincer le tronc du sapin, le vent est l’ami qui empêche que tu t’enlises, te figes. A travers les poutres de la toiture, entre les murs des maisons, sur la crête d’une colline ou dans l’embranchement singulier d’un arbre, le vent profère les sifflements et bourdonnements d’un insecte incommensurable.

Aux arbres à la lisière, il bouscule leur tenue un peu scolaire. C’est un érable. C’est un hêtre. Ces sont des feuillus. Le tronc tient les branches. Pas de brise je ne parle ni de ce petit air où les rameaux se balancent et, de temps en temps, une branche vacille. Vent veut dire vent, rime avec enfant, gentil garçon, monstre sacré.

La forêt que tu croyais forêt, le vent, venu de nulle part et de partout, te l’enlève. Il déplie cette couverture qui défait les limites de chaque arbre. Une branche en bas élance ses rameaux et ses feuilles vers le haut, celle d’en haut reprend toute l’ampleur de l’élan et transmet à sa voisine plus haut, qui répète le geste, comme si c’était elle qui s’exprimait, à sa voisine plus haut, et alors que celles-ci se sont données le mot, leurs paroles caracolent, délestent les branches de leur poids, chacune, dans une pluie ascendante, enfle puis dégonfle, s’élève puis retombe, se calque en décalage sur l’onde qui se propage.

Portés disparus, les arbres. Âprement, le vent bouscule, brasse, fouette. Fabrique un tissu rauque, immense. Ceux qui le tiennent, d’autrefois les troncs, se balancent à leur tour, comme de bons bougres qui, mieux que la danse, apprécient le grand taire, obligés à faire des pas qu’ils ne connaissent pas, qu’ils maîtrisent dès la première fois, ces sacrés gaillards, d’habitude immobiles, sortent de leur bois, entrent dans la danse du grand frère du Bon dieu, et moi, dans la détresse des rugissements et hurlements que mon souffle arrachait à l’enchevêtrement de mes bronches engluées, ces drôles de tronches que le médecin avait plantées au plus profond de ma poitrine, moi, je désespérais, j’espérais que le vent dépeuple ma forêt, qu’il découvre l’espace où enfin je pouvais, comme un arbre ivre, vivre.